Débris de rotatives


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Paul Robert Lloyd

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Quand le souffle s'incarne (23 mars 2010, Le Courrier)

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  BENOIT PERRIER    

GENÈVE - Au Théâtre du Grütli, dans le cadre du Festival Archipel, la compagnie Quivala propose «Ouvrages de gueule». Une exploration maîtrisée de l'univers de Dieter Schnebel.
Un être humain souffle, et se meut. La première activité implique d'ailleurs la seconde: il ne saurait y avoir de respiration sans déplacement. Armée de ces points de départs aussi minimes que fondamentaux, la compagnie Quivala adapte jusqu'à dimanche le compositeur allemand Dieter Schnebel, dans le cadre du Festival Archipel, au Grütli, à Genève. Avec Ouvrages de gueule, elle embrasse une oeuvre radicale des années 1970 mobilisant un répertoire d'articulations vocales. Trois corps et trois voix qui se prêtent au jeu, l'essai est transformé. Le souffle ouvre les feux. Face public, vêtus de noir, la danseuse Tamara Bacci, le poète sonore Vincent Barras et la chanteuse Dorothea Schürch halètent, inspirent, hoquètent, soupirent. Ils rient, hyperventilent ou s'étouffent. Tout commence pourtant avec de seules expirations coordonnées, mais déjà l'assemblage de ces briques infimes fait musique. Certes, la scénographie et, surtout, la présence des trois interprètes font beaucoup pour «lier» ce qu'ils présentent au spectateur. Il n'en demeure pas moins que de ces explorations respiratoires, une dramaturgie se fait jour.
Quand les danseuses investissent le plateau, les «souffleurs» les accompagnent, circulent parmi elles, leur servent de pivot. Les gestes des premières s'articulent autour de modules assez simples. On croit les surprendre en répétition: à dessein le mouvement n'est pas complètement investi, les déplacements sont détendus. La danse est encore subordonnée au souffle et, par le «flou» de la première, on perçoit mieux la cohérence des sons et la précision des trois vocalistes. Après un ultime baroud sonore, les danseuses sont seules, à chacune un registre chorégraphique et un physique (Marthe Krummenacher, explosive lolita, Stéphanie Bayle, urbaine gracile et Raphaële Teicher, souple maturité). Comme les musiciens, elles construisent avec des bribes minuscules, répétées, modifiées, assemblées. A nouveau, on se régale que «si peu» de matériel produise tant d'effet. Le pari du spectacle de «montrer la fabrique» (souligné par des projections du travail de répétition) est réussi quand le spectateur, cherchant à percer les motifs employés, glisse son regard dans les interstices de la chorégraphie. Etonnante proposition que ces Ouvrages jusqu'au-boutistes dont l'assistance sort en souriant; une réussite qui doit tout à un rigoureux travail de mise en scène et à une interprétation intense et janséniste. Gravissant les escaliers du Grütli, le public respirait différemment. BENOÎT PERRIER
Note : «Ouvrages de Gueule», Théâtre du Grütli, jusqu'à dimanche. Horaires et rés: tél: 022 328 98 78, www.grutli.ch

Publié le 23 mars dans Le Courrier

 

«Dans la salle, on remarque toujours le silence» (19 mars 2010, Le Courrier)

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 PROPOS RECUEILLIS PAR BENOÎT PERRIER    

GENÈVE - Entretien avec l'un des interprètes de prédilection de Klaus Huber, compositeur à l'honneur du Festival Archipel qui débute ce soir.
«La musique n'a pas de persistance sans la transcendance», voilà le credo du compositeur suisse Klaus Huber. Cette figure singulière et mystique occupe une place importante dans la programmation du festival genevois de musique contemporaine Archipel, qui débute ce soir. L'octogénaire, présent pour l'occasion, est joué samedi 27 mars par l'ensemble zurichois Arc-en-Ciel – trois oeuvres dont son Concerto de chambre de 1994 – et ce mardi par l'ensemble Contrechamps qui donnera Die Seele muss von Reitter steigen... («A l'âme de descendre de sa monture»). Cette oeuvre inspirée par un poème du Palestinien Mahmoud Darwich a été créée par le violoncelliste zurichois Walter Grimmer, à qui elle est dédiée. Ce soliste de premier plan évoque pour nous le compositeur et sa pièce magistrale.


Vous avez noué de longue date une relation avec le compositeur Klaus Huber.

Walter Grimmer: Oui, je l'ai connu dès mes études au Conservatoire de Zurich. Je croisais dans les couloirs ce professeur de violon un peu marginal, dont on m'avait dit qu'il faisait de la composition. Plus tard nous avons joué son premier quatuor avec le quatuor de Berne. Je lui ai aussi commandé une pièce pour violoncelle et piano et j'ai créé son trio avec clarinette basse, Schattenblätter.


Jusqu'à lui demander Die Seele muss... que vous jouez mardi.

Autour de 2000, je lui ai dit: «Tu as écrit un concerto pour piano, pour violon, pour alto. Il manque un concerto pour violoncelle!» Nous étions chez moi à Paris, l'idée lui a plu. Mais en définitive, ce n'est pas du tout un concerto, plutôt un concerto de chambre où le violoncelle tient le rôle principal. Huber est quelqu'un de tellement créatif qu'on ne peut rien lui proposer sans que ça ne prenne une autre forme! Pour le texte, il a choisi un poème de Mahmoud Darwich – Huber est très ancré dans la musique, la philosophie et la poésie arabe. La pièce utilise aussi des tonalités en tiers de ton, que j'ai dû apprivoiser pour l'occasion, même si je lui avais d'abord demandé de ne pas en inclure! (il rit, ndlr) Cela dit, j'ai révisé toute la partition avec lui et il a accepté la plupart de mes modifications.

Vous êtes le créateur de cette oeuvre et vous l'avez souvent jouée depuis 2002, quel effet provoque-t-elle?

En tant qu'interprète, elle m'émeut à chaque fois. Je la trouve tellement intériorisée, et en même temps d'une telle intensité avec des parties très violentes. Dans la salle, on remarque toujours le silence à la fin de l'oeuvre, une très longue écoute avant qu'on n'ose bouger.

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La très digne élégie du quotidien (16 mars 2010, Le Courrier)

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   BENOÎT PERRIER    

GENÈVE - William Sheller, très en voix, figurait vendredi au programme de Voix de fête. Performance mémorable d'un artiste singulier.
On aurait souhaité que le temps s'arrête dans le sillage de «Basketball», l'un des sommets du concert en solo que donnait William Sheller vendredi. A Annemasse, dans le cadre du Festival Voix de fête, cette chanson semblait résumer une performance magnifique. Le musicien français introduisait le titre («pour s'épanouir, il faut insister»), avant de le défendre avec une aisance virtuose et une intensité constante. Le reste du récital était à l'avenant, un sans-faute qui a transporté la salle de Château-Rouge.

Très loin des modes

Cette configuration, seul sur scène à son piano, le grand public l'a découverte sur l'album Sheller en solitaire, porté par le titre «Un Homme heureux». Or ce qui était déjà palpable en 1991 se confirmait vendredi: très loin des modes, portées par une écriture singulière et rigoureuse, les chansons de William Sheller ne vieillissent pas. L'homme est friand d'arrangements élaborés, mais ces versions piano-voix «se tiennent» parfaitement, dévoilant une échine à la fois robuste et raffinée, digne et touchante. A la barre d'un Steinway qui paraît hésiter entre une extension de lui-même et une barque de laquelle il mènerait notre rêverie, il donne une vingtaine de titres, d'une force rare, de toute évidence des classiques.
L'exécution n'est pas en reste et, les deux premiers numéros passés, on admire les aptitudes vocales de ce fan des Beatles qui va sur ses soixante-quatre ans. Sur «Basketball» justement, sa voix s'impose, remplit la salle et fait frissonner quand elle s'affaiblit délibérément. Modulant ses effets, Sheller s'éloigne pourtant de toute volonté de démonstration. Parfois croit-on le surprendre se chanter pour lui-même, parfois passe-t-il des souvenirs, que la distance teinte de nostalgie. On est surpris par l'impact de ses textes à la fois intimes et pudiques, à l'instar, peu avant la fin du concert, du gracile «Centre ville».


Triomphe complice

On retiendra encore «Simplement» et son parlé-chanté, la poésie urbaine sur piano martelé des «Filles de l'aurore» et, logiquement, «Un Homme heureux». «Je ne vais pas partir sans vous la faire», s'amuse son auteur, offrant quelques minutes que la salle emportera longtemps avec elle. On apprécie l'engagement que le chanteur suscite chez le public, l'espace d'écoute qu'il ménage. On parlerait de sincérité si des escrocs n'avaient flétri le terme. Vendredi, William Sheller a reçu un triomphe complice et un respectueux plébiscite. On a admiré l'alliage, plus humble qu'on pourrait le penser, de la maîtrise et de la proximité. La marque d'une certaine classe.

Paru le 16 Mars 2010 dans Le Courrier.
Photo Le Soir

 

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