PROPOS RECUEILLIS PAR BENOÎT PERRIER
ÉCOLOGIE - Figure du mouvement de la décroissance, Serge Latouche relativise la notion d'économie et nous exhorte à abandonner le productivisme. Echange avec un penseur radical qui se garde bien d'être gourou.
Théoricien de la décroissance, ce courant de pensée qui prône, entre autres, une réduction volontaire de la consommation d'énergie et de matières premières, l'économiste Serge Latouche était jeudi à Genève pour un débat intitulé «décroissance ou développement durable» (un événement qu'organisaient EcoAttitude, le Réseau objection de croissance et l'association des étudiants en sciences politiques et relations internationales). L'occasion d'explorer la relation entre son plaidoyer pour une nouvelle société et la réalisation politique de ce projet. Rencontre avec un utopiste pragmatique(1).
Selon vous, le développement durable n'existe pas?
Serge Latouche: Non. C'est une contradiction dans les termes, un oxymore [il rit]. Le développement n'est pas durable: il est la transformation qualitative de la croissance, or celle-ci n'est pas durable: nous vivons sur une planète aux ressources finies, ce qui est incompatible avec une croissance infinie. Cela dit, plus que la croissance elle-même, c'est notre «société de croissance» qui est en cause, une société fondée sur une croissance pour elle-même, illimitée, et non faite pour satisfaire des besoins.
En 2005, vous écriviez que toute votre oeuvre tournait autour de la notion de «l'invention de l'économie»...
Ah oui, il est important de «casser» le schéma de pensée dans lequel l'économie est une chose naturelle, éternelle et universelle. Au contraire, elle est à la fois très récente dans l'histoire et très limitée dans l'espace. Nous vivons la fin d'une période historique, une mutation civilisationnelle. Après une ère religieuse, c'est aujourd'hui l'ère économique qui s'achève. Quelle sera la suivante, je ne le sais pas.
Par ailleurs, pour éviter une catastrophe écologique et sociale, il faut abandonner la pensée productiviste. Voyez-vous une force politique prête à le faire, voire à aller dans le sens de la décroissance?
Organisée ou institutionnalisée? Non, aucune, elle est à créer. Pourtant dans tous les mouvements politiques, il y a une fraction de militants acquise aux idées de la décroissance. Mais ils sont seulement une petite frange, y compris chez les Verts, ce qui est incroyable. L'écologie politique est à l'origine de leur démarche et a donné naissance au projet de la décroissance, ils auraient dû naturellement porter celui-ci. C'est parce que les Verts ont failli à leur mission qu'il a été nécessaire de créer le mouvement décroissant. Du moment où ils ont intégré le jeu de la politique politicienne, ils sont passés du compromis à la compromission, ils sont devenus gestionnaires du système. Des ministres de l'Environnement ont cautionné la construction de centrales nucléaires, d'autoroutes, de TGV, tout ce contre quoi les écologistes se battent.
Et, personnellement, quels compromis êtes-vous prêt à accepter?
Sur cette question, je juge très importante la distinction qu'établit le sociologue allemand Max Weber entre le savant et le politique: le premier obéit à l'éthique de la conviction, le second à l'éthique de la responsabilité. Il ne faut pas mélanger les genres. Je comprends qu'il faille des gens en politique et je les respecte; mais la politique ne se fait pas sans compromis, là où la pensée a des exigences de rigueur et de conviction qui ne les permettent pas.