Cartographe d'un temps qui bascule (3 mai 2010, Le Courrier)

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   PROPOS RECUEILLIS PAR BENOÎT PERRIER    

ÉCOLOGIE - Figure du mouvement de la décroissance, Serge Latouche relativise la notion d'économie et nous exhorte à abandonner le productivisme. Echange avec un penseur radical qui se garde bien d'être gourou.
Théoricien de la décroissance, ce courant de pensée qui prône, entre autres, une réduction volontaire de la consommation d'énergie et de matières premières, l'économiste Serge Latouche était jeudi à Genève pour un débat intitulé «décroissance ou développement durable» (un événement qu'organisaient EcoAttitude, le Réseau objection de croissance et l'association des étudiants en sciences politiques et relations internationales). L'occasion d'explorer la relation entre son plaidoyer pour une nouvelle société et la réalisation politique de ce projet. Rencontre avec un utopiste pragmatique(1).


Selon vous, le développement durable n'existe pas?

Serge Latouche: Non. C'est une contradiction dans les termes, un oxymore [il rit]. Le développement n'est pas durable: il est la transformation qualitative de la croissance, or celle-ci n'est pas durable: nous vivons sur une planète aux ressources finies, ce qui est incompatible avec une croissance infinie. Cela dit, plus que la croissance elle-même, c'est notre «société de croissance» qui est en cause, une société fondée sur une croissance pour elle-même, illimitée, et non faite pour satisfaire des besoins.


En 2005, vous écriviez que toute votre oeuvre tournait autour de la notion de «l'invention de l'économie»...

Ah oui, il est important de «casser» le schéma de pensée dans lequel l'économie est une chose naturelle, éternelle et universelle. Au contraire, elle est à la fois très récente dans l'histoire et très limitée dans l'espace. Nous vivons la fin d'une période historique, une mutation civilisationnelle. Après une ère religieuse, c'est aujourd'hui l'ère économique qui s'achève. Quelle sera la suivante, je ne le sais pas.


Par ailleurs, pour éviter une catastrophe écologique et sociale, il faut abandonner la pensée productiviste. Voyez-vous une force politique prête à le faire, voire à aller dans le sens de la décroissance?

Organisée ou institutionnalisée? Non, aucune, elle est à créer. Pourtant dans tous les mouvements politiques, il y a une fraction de militants acquise aux idées de la décroissance. Mais ils sont seulement une petite frange, y compris chez les Verts, ce qui est incroyable. L'écologie politique est à l'origine de leur démarche et a donné naissance au projet de la décroissance, ils auraient dû naturellement porter celui-ci. C'est parce que les Verts ont failli à leur mission qu'il a été nécessaire de créer le mouvement décroissant. Du moment où ils ont intégré le jeu de la politique politicienne, ils sont passés du compromis à la compromission, ils sont devenus gestionnaires du système. Des ministres de l'Environnement ont cautionné la construction de centrales nucléaires, d'autoroutes, de TGV, tout ce contre quoi les écologistes se battent.


Et, personnellement, quels compromis êtes-vous prêt à accepter?

Sur cette question, je juge très importante la distinction qu'établit le sociologue allemand Max Weber entre le savant et le politique: le premier obéit à l'éthique de la conviction, le second à l'éthique de la responsabilité. Il ne faut pas mélanger les genres. Je comprends qu'il faille des gens en politique et je les respecte; mais la politique ne se fait pas sans compromis, là où la pensée a des exigences de rigueur et de conviction qui ne les permettent pas.


Soit, mais vous ne pouvez pas nier que la décroissance propose aussi un projet politique.

Pour moi, la limite est l'engagement dans un parti. Si vous passez cette frontière, vous héritez d'obligations partisanes et vous vous engagez dans la politique politicienne. J'en parle souvent avec Yves Cochet (député vert à Paris, «décroissant», ministre de l'Aménagement du territoire et de l'Environnement en 2001 et 2002, ndlr). Il gère bien ses contradictions mais son engagement politique l'amène à avaler des couleuvres que je ne n'avalerais pas; que je refuse de me mettre en situation d'avaler. Ce n'est pas mon rôle.


Cependant, la décroissance a récemment fait irruption dans le discours des hommes et des femmes politiques, plutôt comme repoussoir que comme proposition, et souvent en déformant son concept jusqu'à le rendre méconnaissable. Comment y réagissez-vous?

Nous faisons tout ce que nous pouvons pour dénoncer les contresens, volontaires ou involontaires, que propagent les hommes politiques au sujet de la décroissance, même si nous n'avons pas accès aux grands médias. Cela dit, ce phénomène est une forme de reconnaissance qu'il y a un problème, et il peut inciter le public à s'informer et s'interroger.


Y a-t-il là une chance à saisir? Dans votre exposé jeudi, vous avez défendu l'existence de «moments où les utopies prennent corps». Pensez-vous que nous vivions une telle situation?

Nous sommes à un tournant historique, où une fenêtre s'ouvre – ce que les Grecs appelaient kairos, ce temps où les choses basculent. Le projet de la décroissance se matérialise d'ailleurs déjà, à différents endroits, à différentes échelles. Que ce soit en Amérique latine où la nouvelle Constitution équatorienne prévoit des droits pour la nature, dans certaines villes, certaines communes ou certaines régions, il y a déjà des commencements de réalisation.


Votre conviction et la radicalité de votre discours prêtent à celui-ci un aspect prophétique. Etes-vous gêné de devoir jouer au gourou?

Je gère cela assez bien. Mais, effectivement, dès qu'on commence à défendre des idées nouvelles, même si on les argumente de façon rigoureuse ou rationnelle, on ne peut pas ne pas jouer à son insu le rôle d'un prophète. Il s'agit d'en être conscient et de ne pas en abuser. J'ai toujours refusé les invitations à prendre la tête d'un parti ou d'un courant. Je respecte l'autonomie des gens. Je l'ai toujours dit, je suis opposé à la constitution d'une internationale de la décroissance. Aujourd'hui, il y a des mouvements un peu partout dans le monde, avec leur diversité et des approches différentes.


Ces variations ne vous inquiètent-elles pas?

Non, j'y suis entièrement favorable. Nous voulons sortir d'un monde unidimensionnel dont l'économicisation et la marchandisation ont détruit la diversité. Si nous sortons de l'impérialisme de l'économie, ce n'est pas pour «retomber» dans un nouvel impérialisme, c'est pour redonner place à la «pluriversalité» [lire ci-dessous]. Je n'irai pas parler de décroissance en Afrique, cela n'a pas de sens. Mais y créer une société d'abondance frugale, une démocratie écologique ou une société soutenable sont des objectifs complètement souhaitables. Les peuples africains doivent cependant le faire avec leurs propres valeurs, leurs propres instruments et leurs propres conceptions. Je souhaite que les gens s'emparent de mes idées et les adaptent à leur propre réalité. I
1 Cette conférence-débat écoutable sur le site de lachaine.ch


«Nous étions les missionnaires d'un nouveau culte: celui de l'économie et du développement»

   PROPOS RECUEILLIS PAR BPR    

 

Comment, en tant qu'économiste, avez-vous été amené à penser en dehors, ou à côté, de votre discipline?

Cela tient en partie à mon itinéraire personnel. Au début des années 1960, frais émoulu de l'université, je suis parti en Afrique comme expert en développement. En parallèle, j'étais passionné par les cultures africaines, j'avais du Claude Lévi-Strauss dans mes bagages. Je me suis trouvé dans une situation schizophrénique: la semaine, j'étais un économiste productiviste «pur et dur» qui donnait des cours sur la planification, le week-end, j'allais en brousse avec une mentalité d'ethnologue, sans lien entre les deux.


Alors que ce dialogue entre économie et ethnologie est au centre de votre production.

Oui, un lien qui a commencé de se forger au Laos. J'y ai «perdu la foi»: en 1965-1966, j'ai observé une société qui n'était ni développée ni sous-développée. Elle était particulière, un peu hors du temps. Ce n'est pas que les Laotiens n'avaient pas de problèmes, notamment avec la guerre du Vietnam, mais la population des villages était très sereine. Elle vivait autour de la pagode et «écoutait le riz pousser» – autrement dit, une fois le riz semé, on attend qu'il pousse, on organise des fêtes. J'ai alors compris que le développement allait détruire, non un paradis, mais une société où les gens paraissaient heureux. Le développement est une forme de religion, nous étions les missionnaires d'un nouveau culte: la religion de l'économie. Elle allait rendre cette population malheureuse, lui créer des besoins qu'elle n'avait pas, sans lui donner les moyens de les satisfaire.

Et comment cette intuition s'est-elle précisée?

Rentré en France juste avant Mai 68, j'ai trouvé un poste à l'université de Lille où on m'a prié de donner un cours de philosophie économique, une demande des étudiants. Je devais avoir une prédisposition, cela m'a passionné. Je n'avais pas eu l'occasion de développer mes idées jusque-là et je me suis livré à une réflexion sur ce qu'était l'économie politique, ce qu'étaient les fondements de l'économie. L'enseignement s'est par la suite intitulé «épistémologie de l'économie politique». Je me suis alors approché de gens qui avaient des démarches parallèles. Dans les années 1970, nous étions une petite Internationale qui comptait des Suisses, comme Gilbert Riest ou Marie-Dominique Perrot. Nous avions en commun d'être liés directement ou indirectement à Ivan Illich. Mais j'étais le seul économiste, et le seul à évoluer dans ce champ. Tous les autres étaient sociologues, anthropologues, philosophes, politologues.

Autre «emprunt» disciplinaire, votre oeuvre (notamment Entre mondialisation et décroissance, l'autre Afrique) fait un recourt fréquent à la notion de pluriversalisme. Qu'entendez-vous par là?

Je refuse le concept d'universalisme culturel, ce qui ne veut pas dire que je sois contre une unité du genre humain, mais cette unité se manifeste dans la diversité. Les aspirations universelles des hommes prennent toujours des formes différentes. Le philosophe indo-catalan, Raimon Panikkar a développé l'idée d'équivalent homéomorphique: dans toute société humaine, il y a des aspirations à la dignité, à la justice, entre autres, mais elles prennent des formes totalement différentes. Il donne l'exemple des droits de l'homme, une construction occidentale qu'on retrouve sous l'aspect du dharma dans la philosophie indienne ou du li dans le confucianisme. PROPOS RECUEILLIS PAR BPR



Serge Latouche est professeur d'économie. Membre du comité de rédaction de la revue Entropia, il a écrit de nombreux ouvrages, notamment:
>Le temps de la décroissance (avec Didier Harpages), Thierry Magnier, 2010.
>Petit traité de la décroissance sereine, Mille et une nuits, 2007.
>L'invention de l'économie, Albin Michel, 2005.
>Survivre au développement, Mille et une nuits 2004.
>L'Autre Afrique: entre don et marché, Albin Michel, 1998.
BPR

Paru le 3 Mai 2010 dans Le Courrier.
Photo: Serge Latouche à Udine (Italie) en 2009, CC-BY cinemich