«Dans nos rêves, le shopping a supplanté les congés payés» (31 juillet 2009, Le Courrier)

BENOÎT PERRIER    

PORTRAIT DE MILITANT-E (III) - Thibault Schneeberger s'engage pour la décroissance, réduction volontaire des consommations de matières premières et d'énergie.
«Je m'épanouis dans les activités non rémunératrices», constate Thibault Schneeberger. La déclaration n'est qu'à moitié ironique pour cet objecteur de croissance, promoteur de la mobilité douce et membre de Solidarités. Grand et débonnaire, il arbore Birkenstock et chignon de samouraï. Végétarien de longue date, il a participé à la fondation du Réseau objection de croissance (ROC), «un réseau au-delà des clivages partisans (presque un think tank), pour organiser le débat et élaborer un contre-discours». Une hantise: «L'idéologie de la croissance, qui nous mène droit dans le mur.»
La décroissance est une réduction volontaire des consommations d'énergie et de matières premières. Elle découle de la réalisation qu'une planète aux ressources finies ne peut souffrir une croissance infinie. Ce mouvement de pensée et d'action est au carrefour des préoccupations de Thibault Schneeberger. Il a été successivement objecteur de conscience, civiliste et musicien alternatif, tout en prenant part aux mobilisations altermondialistes des années 1990 et 2000.


«Une détestation du débat»

La rue Dizerens, piétonne, est bien calme en ce début d'après-midi. Une guitare électrique reprenant les Beatles larmoie au-dessus de nous. Un passant nous interrompt et nous incite à «ne pas trop réfléchir, plutôt boire des coups, les gars». L'incident est un écho presque irréel: Thibault Schneeberger brocardait plus tôt «la détestation du débat et de la politique» chez certains de ses contemporains, l'individualisme et «les gens qui ont décidé de ne pas prendre part à tout ce qui relève de la gestion collaborative du monde».
Sa démarche, inverse, passe par le militantisme: «un sale boulot, qui était mieux vu avant mais qui doit être fait. Sur les questions écologiques, j'ai donc dû prendre mes responsabilités.» Il tempère cependant: «Ce n'est pas si ingrat. On y rencontre des gens de qualité. Surtout, on est en accord avec soi-même et, partant, beaucoup plus heureux.»


Courses à l'excès

Il insiste sur la dimension non destructrice de l'objection de croissance: «Le terme 'décroissance' a de nombreux inconvénients. Il est souvent mal compris, mais il provoque le débat et 'pulvérise' le discours dominant. Il n'implique évidemment pas la décroissance de l'éducation, de la santé ou des bonnes relations sociales.»
Car écologie et justice sociale sont inexorablement liées pour l'activiste. Si une réduction de consommation est inéluctable, «soit on fait payer cette baisse aux plus pauvres, soit on organise le partage des ressources». D'où son implication dans Solidarités, parti d'extrême gauche qui, selon lui, «fait sa mue antiproductiviste».
Sans compter que «les inégalités sociales alimentent la 'course'», les riches pris pour modèle «dans une 'aspiration' vers toujours plus». La conclusion est implacable: «Il n'y aura pas de véritable politique écologiste tant qu'un individu sera payé mille fois plus qu'un autre, un lien que nombre d'écologistes refusent de faire.»


Danse avec Pink Floyd

Le discours est clair et convaincu. Quand et où s'est-il forgé? Thibault Schneeberger se souvient qu'une série d'émissions de France Culture sur l'écologie l'a secoué. De multiples lectures ont suivi (La Décroissance, Ecologica d'André Gorz, notamment). La cristallisation s'est enfin faite, avec la Journée sans achats et le ROC.
On retrouve pourtant le musicien – il est membre du groupe Brazen, auteur d'un très bel Aura Dora en 2006 – quand il fait remonter une partie de ses préoccupations à l'album Animals de Pink Floyd (1977, en pleine explosion punk). «Un manifeste anticapitaliste sur le business, l'avidité et l'esprit moutonnier des gens dans la société.» Il rougit ensuite en y ajoutant Danse avec les loups (1990, réal. Costner), un film «écologiste et anticolonialiste». Il cite encore Ken Loach et la scène musicale «assez politisée» dont il a été proche. Et le contenu militant de sa propre activité artistique? «Le souci était sous-jacent, mais pas aussi précis.»


Du temps non marchand

Or, le lien entre politique et représentations est cardinal pour lui: «Il n'y a pas de société marchande sans une culture de la marchandise. Dans les années 1930, on rêvait de congés payés; aujourd'hui, on rêve de shopping à Barcelone.»
Pour celui qui voue aux gémonies le gaspillage de la production de viande et la «civilisation de l'automobile», ces éléments culturels – «gros bifteck» et «sacro-sainte bagnole» – sont plus difficiles à abolir que la publicité. Pour cette raison, il aime l'exhortation de Castoriadis à «décoloniser l'imaginaire». Et d'appeler de ses voeux un contre-marketing, «l'un des défis du XXIe siècle: rendre désirable un autre projet de société.»
L'échange se termine. La guitare s'est tue. Le militant de la décroissance retourne s'occuper de son fils de 9 mois. En cohérence avec ses idées. «J'essaie d'avoir un maximum de temps pour lui et ma famille. Au-delà de la démarche féministe, ces moments sont du temps qui n'est pas marchand, du temps qui est pourtant important.»

Paru le 31 juillet 2009 dans Le Courrier,