L'oeuvre de Terry Riley remise au milieu du village (8 avril 2008, Le Courrier)
FESTIVAL ARCHIPEL - Au Grütli de Genève, une installation permet au profane de jouer «In C», un classique minimaliste américain.
On sourcille quand on entend la plasticienne Cécile Grigny affirmer que la qualité essentielle de sa proposition Play in C est de «développer le respect de l'autre, l'échange, la communication». De l'art contemporain dont le souci serait de susciter l'harmonie et le vivre ensemble, en voilà de l'iconoclasme! Trêve de cynisme, car l'artiste pourrait bien avoir raison. Explications.
Sans bagage musical
«De fantastiques formes apparaissent et se désintègrent au fur et à mesure que le groupe avance à travers la pièce.» Ce n'est pas la notice d'un nouveau psychotrope, mais l'une des instructions qui constituent, avec une partition d'une page, In C («en do»). Ce manifeste minimaliste composé par Terry Riley en 1964 se compose de 53 «cellules» (de petits motifs musicaux) qu'on répète, inlassablement, avant de passer au suivant, et ainsi de suite.
Sauf qu'In C se joue à plusieurs et qu'il s'agit dès lors d'avancer ensemble, en concertation (sans chef) dans l'oeuvre. Le participant garde pourtant la main, puisque c'est lui qui décide quand changer de motif et qu'il contrôle l'intonation de la cellule qu'il «habite».
Certes, mais mieux vaut être musicien pour l'expérimenter... Non, et c'est là qu'intervient Cécile Guigny. Sa particularité? «Trouver des synthèses, des passerelles entre les arts». Elle se dit à la fois «fascinée par l'orchestre et frustrée de ne pouvoir participer à cette performance»; la plasticienne a donc développé des instruments «beaux et lisibles» qui permettent à tout un chacun de devenir joueur d'In C. Depuis lundi et jusqu'à vendredi, on peut ainsi, sans bagage musical, participer en équipe à une performance de la pièce.
En guise de matériel, un pupitre: une sorte de lutrin muni d'un exemplaire de la partition, qui joue un instrument préenregistré (violoncelle, marimba, trompette, etc.). L'appareil se pilote par le mouvement, un marqueur lumineux permettant de savoir quelle cellule est en train d'être jouée.
Voyage communautaire
Les volontaires commencent par apprivoiser la pièce et l'instrument, durant une journée, avant de produire publiquement leur In C en soirée. Le groupe peut également intégrer des musiciens accomplis (ici des élèves professionnels du Conservatoire), formant une mixité: un facteur supplémentaire pour «rompre une barrière de compétences». C'est cette forme de l'installation qui est présentée jusqu'à vendredi. En fin de semaine, place à l'autre version de Play in C (parmi les installations Marcher/charmer) à savoir un concert de pupitres, préprogrammé, dont les spectateurs pourront prendre le contrôle s'ils le désirent.
Au bout du compte, le résultat est saisissant, car on voit la musique en train de naître. Les joueurs se cherchent du regard, s'écoutent et coopèrent. Le public, placé librement dans la white box du Grütli, suit leur progression en direct grâce à une projection, et est emporté à son tour dans les flux et reflux tonals d'In C. L'oeuvre devient effectivement un voyage communautaire, qui entraîne l'auditeur au coeur la musique. A ne manquer sous aucun prétexte, en prélude à l'exécution de In C par l'Orchestre du Conservatoire de Genève, en clôture du festival, dimanche à l'Alhambra. I
Note : Play in C par Cécile Guigny, concerts des ateliers aujourd'hui et jeudi à 18h et vendredi à 13h, white box du Théâtre du Grütli (entrée libre, réservation obligatoire: tél: 022 329 42 42).
Play In C, installation dans le cadre de Marcher/charmer (white box du Grütli, de vendredi à dimanche).
In C, par l'Orchestre du Conservatoire de Genève, dimanche à 16h, Alhambra.
Rens: www.archipel.org
Publié le 8 avril 2008 dans Le Courrier.





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