Steinski, justiciable débonnaire (13 février 2009, Le Courrier)
ELECTRO Révéré dans le hip-hop, inconnu à l'extérieur, Steve Stein, alias Steinski, est une légende. Entretien.
«Ma femme aime penser que, sur le plan légal, j'ai une réputation trouble.» Il est affable, Steinski, vif et plein d'esprit. Et son épouse a raison, ses oeuvres – de fabuleux collages sonores, réalisés à partir de sources préexistantes – flirtent avec la légalité. Mais ses productions, surtout, ont influencé tout ce que la planète compte de platinistes et de manipulateurs soniques. De passage pour un set au Zoo de l'Usine (à l'occasion du Festival Black Movie), nous avons pris le café avec cette légende du hip-hop. Au menu, dialoguistes, droits d'auteur et mousse au chocolat.
Flashback. L'anecdote est gravée dans le vinyle, nous sommes en 1983 et le label Tommy Boy propose un concours: remixer le titre «Play That Beat, Mr DJ» de G.L.O.B.E. & Whiz Kid. Steve Stein est publicitaire, trentenaire, il claque son salaire en disques; son ami Douglas Di Franco travaille, lui, dans un studio d'enregistrement. Les deux compères s'y enferment un week-end. Ils en sortent avec un remix, assemblage cohérent de bribes d'enregistrements puisées largement dans la collection de Stein. Ils gagnent le concours; le duo Steinski et Double Dee est né.
«C'est dur d'être imbu de soi-même»
Seul problème, publier un tel enregistrement est un cauchemar légal s'il faut déclarer les emprunts et payer les droits. C'est le début d'une carrière nécessairement confidentielle, faite de morceaux «insortables» au sens juridique du terme. Cela ne trouble que peu notre protagoniste: «Faire de tels morceaux était tellement naturel qu'on ne s'est pas posé de questions sur la légalité du procédé.» D'ailleurs, explique-t-il, «je n'y pense même pas. Quand je fais un morceau je me demande s'il est bon, pas si c'est légal.»
Cette posture détachée s'explique mieux quand on sait que Steinski et son complice ont toujours fait de la musique une activité secondaire, pas forcément rémunératrice. Remarque qui ouvrait notre entretien: «C'est dur d'être imbu de soi-même quand on mène une existence banlieusarde standard, à faire des pubs dans son sous-sol.» Toutefois, s'il pouvait aménager la législation sur le droit d'auteur, il le ferait. «Elle limite nombre d'artistes. Pour qu'ils exercent leur talent, il faudrait supprimer cette menace.»
Après cinq morceaux à quatre mains, Di Franco veut faire une pause. Steinski, lui, souhaite continuer. C'est à ce moment qu'une nouvelle facette de son travail apparaît, des morceaux qui évoquent un événement ou un contexte bien précis. Le premier d'entre eux, «The Motorcade Sped On», évoque avec maestria l'assassinat de Kennedy à l'aide d'archives sonores. Lançant Steinski sur ce sujet, on se rend compte qu'il est fasciné par la voix, les mots. Pour lui, les enregistrements parlés (spoken word) sont des solos vocaux. «Quand Malcolm X ou un artiste comme Danny Hoch dit quelque chose d'une certaine façon, ça a une double résonance: la performance et le message.» On sent qu'on touche là sa «singularité»: depuis son enfance, il «s'intéresse à la manière dont les gens parlent».
Quand Al Pacino hurle, «ça devient bon»
On n'y résiste pas et on lui demande s'il a des dialoguistes favoris. Il cite David Mamet (Glengarry notamment, qu'il a «samplé à mort» sur son mix «Nothing To Fear»). Il cite aussi un auteur de polars, George V. Higgins (Les Copains d'Eddie Coyle). «Ses premiers romans décrivent des petits criminels à Boston. Il était procureur, les dialogues sont parfaits.» Il ajoute à la liste les tirades d'Al Pacino, «parce que dans chaque film ou presque, il commence à hurler. Et quand il commence à hurler, ça devient vraiment bon.»
Au Zoo, c'est la voix samplée de Lawrence Lessig (professeur de droit progressiste en ce qui concerne le droit d'auteur) qui ouvre le set de Steinski. Elle demande «à qui appartient la culture?» La sélection est polymorphe, elle n'appartient qu'au bon goût: James Brown, musique brésilienne, du rhythm and blues, le tout «collé» en direct sur ordinateur. Un passage plus électronique, cubain, du big band (et Steinski d'esquisser généralement le pas de danse correspondant). Il parsème ces deux heures de reconstitutions de ses débuts avec Double Dee (les célèbres «Lessons»). Elles enflamment les aficionados qui communient à leurs collisions. Pas mal, pour un quidam de banlieue.
Accrochages illicites
L'existence de l'objet est un événement en soi, après plus de vingt ans de diffusion sous le manteau, le label Illegal Art rassemble la quasi-totalité des titres de Steinski, avec ou sans Double Dee. Si les classiques se succèdent, on découvre aussi des pépites, tel ce «It's Up To You», titre anti-guerre du Golfe (première du nom) où George Bush père exhibe un sens du rythme insoupçonné. Autre surprise, un hommage fin et saisissant aux victimes du 11-Septembre. Steinski s'essaye également à la forme longue, avec un «Nothing To Fear mix» d'une heure, diffusé à la radio en 2006 et plutôt séduisant. BPR
Steinski, What Does It All Mean? 1983-2006 Retrospective, Illegal Art.
Paru le 13 Février 2009 dans Le Courrier.




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