MUSIQUE • Michael Wertmüller, agent double, interprète «free» et compositeur est à l’honneur du Festival Batteries! Rencontre.
BENOÎT PERRIER
Il joue mais regarde de côté, à l’écoute, à l’affût. A sa droite, raide comme la justice, Marino Pliakas égrène inexorablement sa basse. Devant lui, Peter Brötzmann, légende du free jazz, s’obstine sur son saxophone, éructe, s’adoucit parfois. Lui, c’est Michael Wertmüller, batteur et compositeur suisse. A l’invitation du Centre international de percussion (CIP), d’autres joueront ses oeuvres samedi pour conclure le Festival Batteries! Mercredi au Kab, il donnait de sa personne au sein du trio Full Blast. On l’y a vu tour à tour tribal, lyrique ou simple accompagnateur, acteur d’une performance renversante, émouvante, qui a fait l’unanimité au sein du public. Nous l’avons rencontré, peuavant sa prestation.
Technique et liberté
Après une formation à la Swiss Jazz School, Wertmüller est passé par les conservatoires (classiques) de Berne et d’Amsterdam. Quand on l’interroge sur ce parcours inhabituel, il explique avoir grandi avec la musique symphonique et voulu «comprendre comment elle est construite».
S’il aime beaucoup le jazz, il pense que cette musique «provient plus d’une manière de penser ou de voir. Pour étudier le jazz, il faut en faire.» Après la percussion classique, il se tour-ne donc vers la composition, notamment à Berlin avec Dieter Schnebel, une figure reconnue. Il le cite en premier quand on lui demande ses influences et y ajoute Ligeti, Xenakis, Stockhausen. Ce qu’il a appris de plus important de Schnebel? «La nécessité d’avoir des bases techniques sur lesquelles développer son propre style, concevoir ses propres solutions. Il s’agit d’être libre dans sa pensée et ses actions de compositeur, tout en disposant de cet arrière-plan.»
Il ne voit pourtant aucune contradiction entre son activité de composition et son métier d’improvisateur. «Je fais ma propre musique, peu m’importe si c’est du jazz ou de la musique contemporaine. Quand j’écris, je suis dans le même état d’esprit que quand je joue.» L’aspect le plus important de son travail, c’est «le développement de nouveaux points de vue sur la manière d’organiser le temps», une manière pertinente de rassembler ses deux identités. Chez Ligeti par exemple, il aime «ces mouvements lents, mais composés de milliers de sons, comme une grande vague ou une grande respiration».
A-t-il des souvenirs mémorables en tant que compositeur et en tant qu’interprète? Il surprend quand, après s’être creusé la tête, il cite un concert du trio Full Blast, trois semaines auparavant, et une performance d’une de ses oeuvres, il y a deux semaines. Très loin d’une posture de mandarin, on voit surgir le musicien, celui qui ne parle pas de carrière mais bien de «route», de «boulot». Et de confesser un projet fou, un rêve: «composer un opéra».
Notations (Cage, De la Fuente, Sciarrino, Wertmüller) par le Kammerensemble Neue Musik et les solistes du CIP, sa 7 février à 20h30, Studio Ansermet. Rés. 022 329 85 55, www.cipercussion.ch
FULL BLAST, NUANCES RADICALES
Le trio mérite son nom. C’est bien une «déflagration totale» que nous offrent Peter Brötzmann (saxes), Michael Wertmüller (batterie) et Marino Pliakas (basse). Edités par Wertmüller à partir de sept heures de séances, les morceaux de leur «trou noir» ont des titres qui filent une métaphore quantique, entre boson de Higgs et Grand Collisionneur de Hadrons. L’évocation est adéquate quand on entend le résultat. Dans Black Hole, les instrumentistes semblent bien sculpter l’espace et le temps, au burin de leurs incantations free. Ils proposent un voyage jusqu’au-boutiste mais savoureusement varié: tel brûlot obstiné («Suzy») évoque ainsi un Miles fin sixties, là où la pièce de résistance «Protoneparcel», monstrueux crescendo, semble bien plus courte que ses dix minutes. Ailleurs, on jure croiser du post-bop (l’intro d’«Alice»), tandis qu’«Atlas» a une base plus groovy. Sur l’auditeur, ces pistes ont un effet décidément paradoxal, qu’elles suscitent une sérénité zen à leur paroxysme ou que l’inquiétude surgisse dans leurs instants les plus calmes. En définitive, cet album est une expérience saisissante et réussie, beaucoup plus accessible que ne le promet son étiquette.
BPR
Full Blast (Brötzmann/Pliakas/Wertmüller), Black Hole, Atavistic Records.
Paru le 6 février 2009 dans Le Courrier
Photo © Branislav Grebecí