Un petit air de voyage (5 avril 2008, Le Courrier)

BEAU LIVRE  L’album collectif «L’Oreille du voyageur» explore les liens entre Nicolas Bouvier, son œuvre et la musique. Une stimulante invitation au voyage.

BENOÎT PERRIER
A 19 ans, Nicolas Bouvier hésitait entre une carrière de pianiste et des études de lettres et de droit. Il a choisi la seconde option, on lui en sait gré. Ses lecteurs mesurent pourtant combien la musique était essentielle pour lui. Pour le dixième anniversaire de la mort de l’écrivain-voyageur, les Editions Zoé se saisissent de cette thématique et offrent un album – un «beau livre» en fait, mais avec du contenu: L’Oreille du voyageur interroge le talent littéraire de Nicolas Bouvier à la lueur de sa passion pour la musique.

UN SÉSAME POUR LE VOYAGEUR

La musique, c’est d’abord un sésame pour le voyageur. C’est le constat que fait Bouvier dans une émission de radio, reportée sur le CD qui accompagne le volume. Aimer la musique d’un peuple, c’est avoir déjà un contact intime et direct avec lui; c’est se trouver en sympathie avec ceux qu’on vient rencontrer; c’est aussi se ménager de nouvelles étapes, à mesure qu’on partage les notes données et qu’on est invité à aller voir tel instrumentiste ou tel chanteur, sûr de vous embraser.
Mais la musique, Bouvier la connaissait avant le voyage. Son grand-père, Pierre Maurice, était compositeur d’opéras, et lui-même assez doué en piano. Il a ainsi pu, en route, noter des chansons (dont certaines sont reproduites dans le livre). Il a aussi enregistré, armé de son Nagra, les musiciens qui croisaient son chemin – des enregistrements rassemblés sur le CD Poussières et musiques du monde, réédité par Zoé en 2004. De là, il n’est que logique qu’il ait écrit sur la musique et elle est au cœur de la rédaction de ses deux livres les plus célèbres, L’Usage du monde (1963) et Le Poisson-scorpion (1981).Le recueil accorde son contenu à cette dimension multiple des liens entre musique et Bouvier interprète, mélomane et écrivain. Préfacé par le Français Hervé Guyader, auteur d’une thèse sur Bouvier et président de l’association L’Usage du monde, il rassemble cinq articles de musicologues et de critiques, de superbes photos prises par Bouvier, ainsi qu’une avalanche de documents de sa main (souvent reproduits en fac-similé) qui mêlent extraits de carnets et de correspondance à un sobre florilège de ses écrits sur la musique.

PAROLE ET MUSIQUE

Se côtoient notamment un très bel article sur Debussy et Le Poisson-scorpion signé Nadine Laporte (auteure en 2007 du Désir d’une ville, Dialogues entre l’empereur des Indes et d’Asie Babur-Nama le Magnifique et le voyageur Nicolas Bouvier, Zoé). Fondateur des ateliers d’ethnomusicologie à Genève, Laurent Aubert inclut une généalogie du Taraf de Haïdouks dans un malicieux article sur la musique «tzigane». Quant à la critique littéraire Anne Marie Jaton, elle offre les souvenirs de ses rencontres avec Bouvier, associé pour elle au silence, tandis que sa voix continue à vivre dans son œuvre «avec son rythme, ses pauses, ses reprises, son art de la fugue et du syncopé».

ENVIE DE VOYAGES

Cet assemblage déroute au départ. Tout s’éclaire pourtant dès qu’on écoute le CD. La voix de Nicolas Bouvier, sa langue parfaite et limpide, emportent: quelque part entre les Frères Jacques et son amour pour le Japon, entre sa culture classique et la musique des Balkans. De là, les articles se révèlent, et on ne se lasse pas d’admirer les photographies du livre pour guetter la musique qui se tapit derrière, à l’image de Bouvier lui-même, qui raconte qu’il lui est souvent arrivé d’imaginer une musique jamais entendue s’il la trouvait au détour d’un beau texte.
C’est donc un heureux éclairage que cette «oreille du voyageur», sur une portion moins connue peut-être mais essentielle de l’oeuvre de Nicolas Bouvier. Le livre, au final, est un patchwork qui réveille son lecteur, lui donne envie de repartir à l’«échappée belle»; peut-être de remettre un titre sur la platine, et assurément de relire Bouvier. Bons augures, beaux projets que voilà.

L’Oreille du voyageur: Nicolas Bouvier  de Genève à Tokyo, collectif, préfacé par Hervé Guyader, Ed. Zoé, 2008, 144 pp. et un CD.

Publié le 5 avril 2008 dans Le Courrier

Flattr this