Transmettre, dans l'ombre du son (23 mars 2009, Le Courrier)
MUSIQUE CONTEMPORAINE - A Genève, le Festival Archipel se poursuit et réserve, ce soir, une belle place au Français Franck Bedrossian.
«N'ayez pas peur de salir le son!» En répétition, le compositeur incite les interprètes à jeter leurs habitudes aux orties. Loin de l'oracle distant, il a à coeur de se faire comprendre. C'est dans un café non-fumeur que Franck Bedrossian, qui enseigne la composition à l'Université de Californie (Berkeley), évoque son parcours. Il présente aussi l'oeuvre que donne Contrechamps ce soir, sous la baguette de Beat Furrer, dans un programme qui l'associe à György Kurtag, Dmitri Kourliandski (un jeune compositeur russe) et, enfin, au concerto pour piano de Furrer. Interview.
On vous dit «bruitiste» mais vous proposez une oeuvre intitulée Conspiration du silence. N'y a-t-il pas là une contradiction?
Frank Bedrossian: Non, la pièce vient d'une idée poétique: l'image d'un son menacé d'extinction par le silence, objet d'une lutte permanente. Cette musique «outre-silence» m'est venue avec un son saturé, toujours au bord de l'effondrement. C'est très beckettien en ce sens, puisque la pièce articule un silence dramatique par le biais d'un silence réel. Le silence conspire derrière le son, lequel essaie de survivre.
Mais pourquoi doit-il être sali?
Il y a deux raisons. D'abord, les timbres saturés découlent généralement d'un excès d'énergie dans le jeu. On perçoit une tension physique, l'instrumentiste se bat avec la vie du son. Contre le silence, un tel excès est requis pour que naisse le son. Ensuite, si on abîme le ton habituellement pur de l'orchestre, on obtient un son hybridé, endommagé dans sa vie propre, marqué par le conflit.
Comment obtenir ces effets des interprètes?
Un dialogue s'établit en répétition, un lieu où l'on est créatif en interaction. Il faut savoir que l'écriture du timbre passe pour une grande partie par la transmission orale, et c'est une part de l'activité de composition qui m'intéresse énormément. D'ailleurs, je la suscite: si je n'écrivais pas avec des sons instables, difficiles à contrôler, j'aurais une relation moins intense avec les instrumentistes.
Et vous retrouvez ces échanges dans votre enseignement?
Oui. A Berkeley, les étudiants ont un contact étroit avec leurs enseignants, qui sont incités à suivre régulièrement la progression de leurs élèves; c'est très stimulant pour les deux parties. La pédagogie permet au compositeur de se renouveler, elle maintient son lien avec le monde.
Comment un artiste français se retrouve-t-il en Californie?
Je revenais d'un séjour à la Villa Médicis (lieu de résidence d'artistes à Rome, ndlr), j'avais envie d'une nouvelle expérience. On m'a appris que le poste s'ouvrait, j'ai postulé. Après un long processus, ils m'ont choisi et j'en suis ravi. Mes collègues sont des sommités, et des gens charmants. Voyager empêche le compositeur de s'endormir sur ses convictions.
Culturellement, c'était un rapprochement?
Partiellement. J'ai une culture française, un parcours français – le Conservatoire de Paris, l'IRCAM. Mais, inconsciemment, beaucoup d'éléments de culture étasunienne m'ont touché. Dans le cinéma, avec David Lynch notamment, ou en musique, avec Morton Feldman. Cette influence était pourtant souterraine, elle ne s'était pas complètement révélée. A ce sujet, un paradoxe: je me suis rendu compte que la scène improvisée californienne était proche, esthétiquement, du type de matériau que j'utilise. Or je n'en savais rien avant d'y être!
Vous revendiquez, en effet, l'influence de musiques non écrites. Mais qu'en faites-vous?
C'est uniquement une inspiration: pas de collage ou de citation dans ma musique. Ce qui m'a influencé dans la pop ou le jazz, ce n'est pas le rapport à la pulsation ni le charme d'un accord parfait, c'est la dimension d'élaboration du son en studio. Chez Radiohead, par exemple, il y a une véritable écriture du son. Pour les compositeurs de ma génération, un lien est possible par la recherche d'un son hybride, entre instrumental et électronique, cela même si on travaille dans le domaine de l'écriture acoustique. Ce n'est pas une translation, c'est une extrapolation; pas quelque chose d'égal, mais d'équivalent. I
«Bruits de Babel» (Kurtag/Kourliandski/Bedrossian/Furrer), ma 24 mars à 20h, Studio Ernest-Ansermet. Loc: Service Culturel Migros et www.archipel.org
Note : «Bruits de Babel» (Kurtag/Kourliandski/Bedrossian/Furrer), ma 24 mars à 20h, Studio Ernest-Ansermet. Loc: Service Culturel Migros et www.archipel.org
Paru le 23 Mars 2009 dans Le Courrier.Photo © Elie Kongs




0 Comments
Leave a Comment