Un homme de l'art (10 janvier 2009, Le Courrier)
POP Rencontre avec Bertrand Burgalat, icône esthète, avant son concert-événement à l’Usine ce jeudi, et pleins feux sur son label Tricatel, avec un échantillon d’albums qui montre les différentes facettes de son travail.
BENOÎT PERRIER
Bertrand Burgalat marche vite, très vite, une allure à la mesure de l’éventail de projets qui l’occupent ou qu’il anime en ce début d’année. Figure majeure d’un certain underground pop, il a bien plus d’une corde à son arc: arrangeur, producteur et patron de son propre label. Mais c’est en première ligne, défendant sa propre musique, qu’on aura le rare plaisir de l’entendre sur la scène de l’Usine jeudi. D’ici là, revue de détails et relevé des compteurs avec l’intéressé, dans son fief parisien.
Le troquet est plus vrai que nature: radio coincée sur Nostalgie, murs couverts de portraits hollywoodiens (Bryan Ferry en caution musicale), les habitués qui tapent une belote. Et on embarque pour une conversation où il est sans cesse question de la fabrique de la musique et de sa réception. C’est que Burgalat est polymorphe, présent à toutes les étapes, de la création à la diffusion.
DE LAIBACH À HOUELLEBECQ
Interrogé sur l’origine de sa vocation, il se rappelle ses dix ans, lorsqu’un prof de son collège fait écouter à la classe Pink Floyd et King Crimson. Le Floyd qu’il voit peu après en concert, «à l’époque, un show insensé». Ensuite, le rock progressif français (Magma, Gong) et le choc, Kraftwerk à l’Olympia. Il a d’abord «de la difficulté à accrocher» avec le punk, mais au début des années 1980, des amis lui font découvrir les Kinks, les Beach Boys, The Who. Ces productions qui lui sembaient superficielles lui parlent désormais.
Il joue en parallèle dans divers groupes avant de partir pour la Slovénie produire Laibach, groupe industriel réputé. Evoquant ce début professionnel, il observe, laconique, que «sur dix trucs qui foirent, il faut bien qu’il y en ait un qui marche». Et précise: «J’y étais allé de mon propre chef, des amis m’avaient dit que c’était génial là-bas. Je pensais rester une semaine, j’ai passé plusieurs années entre Paris et la Slovénie.»
Après d’autres productions, il fonde son label, Tricatel. Foin d’épopée romantique: «L’indépendance n’a pas été un choix, c’était une nécessité. Si je n’avais pas créé de label, ces projets ne seraient jamais sortis.» L’étiquette emprunte son nom à L’Aile ou la Cuisse («on a un peu un problème avec le sérieux») et c’est le cultissime Valérie Lemercier chante qui l’inaugure. La maison accueillera ensuite pop exigeante et racée (April March, Burgalat lui-même), rétrospectives d’arrangeurs (David Whitaker, André Popp), disques d’écrivains (Michel Houellebecq, Jonathan Coe) et bandes originales.
Malgré les aléas du pilotage d’un tel vaisseau, son capitaine n’avoue aucun regret, «aucun disque dont je me dis qu’on n’aurait pas dû le sortir, même si on s’est ramassés». Un élément récurrent, pourtant: «Une lassitude vis-à-vis des structures.» Et de citer les distributeurs et enseignes «très ‘chevalier blanc’ vis-à-vis de l’extérieur, se réclamant de l’exception culturelle, terre-à-terre et durs avec nous, les indépendants». Et ces «relais entre nous et le public», radios et salles, qu’il se dit également fatigué de convaincre.
AUTARCIE
Contre cette impasse, il oppose une double réponse. D’un côté «quelque chose de plutôt autarcique» (son dernier album est ainsi proposé au téléchargement et en vente directe par le label), de l’autre, du «grand-public fait par procuration». On retrouve ainsi trois de ses musiques (et quatre textes par les auteurs-maison) sur l’album de Christophe Willem, vainqueur de Nouvelle Star. Burgalat prépare actuellement des titres avec Marc Lavoine et coproduit un projet de reprises de chansons par des actrices. Résultat de l’expérience? «Avec les mêmes ingrédients que ce qu’on fait d’habitude, être associé à quelque chose qui marche, c’est super plaisant.»
La conversation s’étire, on parle du rock des débuts («des mecs qui galéraient à mort mais qui ne s’en donnaient pas l’apparence») et de la production («le studio est vraiment une joie»). Sa démarche d’auditeur? «S’intéresser à ce qu’on n’aimait pas ou qu’on croyait ne pas aimer.» Epiphanie récente, «la dernière période de Duke Ellington, des choses somptueuses». On prend, finalement, le métro sans pilote 14 (rétrofuturisme toujours) pour assister à un bout de répétition des Shades, les bébés rockeurs du label. Ils rodent les titres prometteurs de leur deuxième album, qu’ils enregistreront bientôt.
DÉSINVOLTURE ET LASSITUDE
Curieuse rencontre. On aurait pu parler des heures, en mélomanes, mais Burgalat sans cesse se dérobe et pirouette, entre désinvolture dandy, acceptation un peu lasse et légitime fierté. Non qu’il s’agisse là d’une volonté de ne pas se révéler. Mais il semble que le personnage, en jouant sur plusieurs tableaux, s’il compense ses insuccès multiplie surtout les perspectives. En définitive, il est presque difficile de l’aiguiller vers sa propre musique, néanmoins remarquable. Timidité? Une raison de plus de le voir la défendre sur scène ce jeudi.
Concert. Jeudi 15 janvier à 21h, Bertrand Burgalat joue à l’Usine (PTR), 4 Place des Volontaires (1 ère partie Gina & Tony). Prélocations: Sounds Records, 8 av. du Mail, 022 328 14 11, ou www.petzi.ch
«CHÉRI B.B.», Bertrand Burgalat
Régénération
Bertrand Burgalat tire un bilan positif de son dernier CD, Chéri B.B. («la sortie qui m’a le moins démoralisé»). Réinvention et remise à plat pour le plus compact et accessible de ses albums, entre synthés vintage et inspiration fifties. Sublimes numéros, dont un duo secouant avec Robert Wyatt.
BERTRAND BURGALAT, CHÉRI B.B., 2007.
APRIL MARCH • «TRIGGERS»
Pinacle électronique
Sommet de la collaboration entre Burgalat et son étasunienne égérie, peut-être la meilleure sortie du label à ce jour: Triggers est une odyssée sonore épique qui aligne les joyaux tout en empruntant à l’électro ses sonorités et son déploiement horizontal. Disque-monde et chef d’oeuvre.
APRIL MARCH, TRIGGERS, 2002.
COUNT INDIGO • «HOMME FATALE»
L’incompris
Une curiosité qui n’a presque pas eu d’écho mais qui vaut souvent le détour: l’album hésite entre électro-soul classieuse, r&b digital et un trip-hop loungesque (sans qu’il faille voir là un gros mot). La voix suave que le Comte cisèle survole le tout avec une nonchalante élégance.
COUNT INDIGO, HOMME FATALE, 2003.
AS DRAGON • «SPANKED»
«Du trash et des baisers»
Ex-groupe de scène de Burgalat et groupe-maison de Tricatel, les Dragons prenaient ici leur envol, emmenés par l’incandescente et incendiaire Natasha (qui les a quittés depuis). Hymnes malades, énergie enfiévrée, claviers renversants et très bon goût à tous les étages. Un classique.
AS DRAGON, SPANKED, 2003.
LES SHADES • «LE MEURTRE DE VÉNUS»
La relève
Très bonne surprise que ce premier effort, qui intrigue avant de séduire définitivement. Rock enlevé et varié, en français, et ça fonctionne! Très bien arrangé, Le Meurtre de Vénus sent déjà la maturité sans qu’elle inhibe une morgue plutôt attachante. Arme secrète: les claviers qui élargissent la palette.
LES SHADES, LE MEURTRE DE VÉNUS, 2008.
Paru le 10 janvier 2009 dans Le Courrier
Photo © Cyril Vessier



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